dimanche 26 octobre 2014

Le sel de la terre, une épopée lyrique



          Dans son film primé à Cannes en 2014, catégorie Un certain regard, Wim Wenders se livre à un documentaire aux allures hagiographique[1] sur le photographe Sebastiao Salgado. En noir et blanc, le film joue sur la lumière pour créer des effets de dramaturgie, conférant au récit de la vie du photographe un caractère épique.

L’œuvre, quant à elle, est abordée de manière chronologique.  Le photographe feuillette ses livres en les commentant. Il raconte. On entre dans les coulisses, saisit des silences, une bouche qui se pince, tout en parcourant La main de l’homme, Exode, Genesis, embarqués avec Salgado, pendant trente ans de voyages : des mines d’or de Serra Pelada, aux famines du Sahel, d’Éthiopie, en passant par les exodes Tutsi et Hutus, auxquels répondent les déplacements de populations yougoslaves. 

Des milliers de clichés, mais une seule problématique; l’Homme et le Mal. Dans les années 2000, on[2] a reproché à Salgado ses partis pris formels : cadrages trop léchés, choix du noir et blanc, saturation minimale, autant d’indices d’un esthétisme de la douleur. L’émotion écraserait le sens critique. Je ne comprends pas bien. L’émotion ne tue pas la raison ; elle en est bien souvent l’impulsion, l’élan qui va permettre d’investir une pensée discursive. 

Je regarde cet homme au visage vide qui porte une sorte de sac dans les bras, je sens bien la tension, l’homme est famélique, il y a des bâches, au fond, on est en Afrique, je perçois que quelque chose cloche. Du sac dépasse, oh, bien discrets, mais tout de même là, deux petits bâtonnets avec des pieds, au bout. Oui, le spectateur est écrasé : un père porte le cadavre de son fils comme un sac de pomme-de-terres. On n’est pas fier de voir ça, on a envie de détourner la tête. 
A ce propos, le choix de Wenders de rester en long plan séquence sur les clichés est particulièrement intéressant. Il nous garde prisonnier de sa propre durée, de son rythme. Visiteur d’une exposition, face à l’insupportable, on passe son chemin, lecteur on tourne la page. Là, on ne peut pas, captifs de la toile, de l’horreur, notre pensée a le temps de balbutier, de contrer l’émotion. En ce sens, Wenders résout les critiques faites au photographe. Mais Salgado n’a pas besoin de Wenders pour justifier son travail. 
Dans le cas du cliché représentant le père et son fils, a-t-on réellement besoin de savoir le dessous des cartes ? Oui, il s’agit de coptes du Tigré, victimes d’un manque de pluie, mais surtout de décisions politiques. Oui, le gouvernement Derg pouvait acheminer l’aide internationale jusqu’au Nord, mais non il ne l’a pas fait, instrumentalisant les distributions de nourriture, cantonnées au Sud, pour forcer les éthiopiens à quitter la région, car oui, la région posait problème à cause du Front de Libération des peuples du Tigré. 

Oui, c’est mieux de savoir tout cela, on donne son sac de riz un peu moins bêtement. Mais au-delà des circonstances particulières, Salgado fait œuvre universelle, va au-delà : à cet exode répond celui des Tutsis, puis, aussi tristement que l’est l’histoire du Rwanda, l’exode des Hutus, qui se reflètent dans le visage défait des réfugiés de l’ex-Yougoslavie. On touche du doigt l’Exode comme constante historique, symptôme des rapports de groupes humains entre eux, résultat d'une aporie humaine. 

Ses titres témoignent de cette quête du lien dans une orientation humaniste: Autres Amériques, interroge l’unicité de l’Amérique latine, La main de l’homme sonde le travail dans nos sociétés industrielles, enfin Exode, dont il a déjà été question. 

Sebastião Salgado - La Mine d'or de Serra Pelada - 1986
Quête de sens par delà le monde, mais aussi, par delà le temps. Salgado raconte que lorsqu’il s’est trouvé, pour la première fois, devant la mine d’or de Serra Pelada, face à cette fourmilière  d’hommes fouissant la terre comme autant d’insectes, il a entendu le tohu-bohu des mines du roi Salomon, de la construction des pyramides d’Égypte et de la Tour de Babel. Ce commentaire est capital pour comprendre l’œuvre : son épopée humaine entre en parfaite résonance avec La légende des siècles de Victor Hugo. Le poète, en son temps, interrogeait, inquiet, le sens de l’Histoire, y cherchait un signe de progrès, confronté à la domination ancestrale du fort sur le faible, otage d’une déception inexorable à la clef, car, à examiner l’Histoire, force est de constater la répétition des  histoires.
Après Exode, Salgado fut malade. Malade de l’âme précise-t-il. On comprend aisément cela, comment ce parcours a pu le conduire au dégoût.
A cet égard, le film fonctionne comme un diptyque, dont la charnière est ce point de rupture. Que faire quand on a perdu foi en l’homme ? Salgado y apporte une clef toute personnelle que certains critiques trouvent édulcorée, pourtant substantielle : l’écologie. Face à la marche en avant de l’Humanité, au mur dans lequel conduit cette folle machine, Salgado répond par un retour aux origines et se lance dans un nouveau projet: Genesis. Il se tourne vers la terre, les animaux et les rapports primitifs à la nature. Pendant dix ans il parcourra les zones vierges de la planète, reprendra souffle. De cette respiration, naitra un ouvrage lyrique, une ode au monde, au vivant, qui  le réconciliera avec la vie. Certains ricanent alors et parlent de new-age, symptomatique du sarcasme critique. Il y a, dans ce pivot du travail de Salgado, un mouvement constant, du petit vers le grand, qui s’élargit ici à l’échelle des espèces.
Sebastiao Salgado, Genesis
   Le cliché d’une patte d’iguane, posée sur un rocher, aux Galapagos, est, à cet effet, saisissant. La cuirasse du saurien a tout d’une main de chevalier en cotte de maille, beau palimpseste du voyage que Darwin fit sur ces côtes, en son temps. Après avoir cherché à comprendre l’homme comme être humain, Salgado cherche la réponse à l’aune des mammifères et nous place au sommet des espèces les plus cruelles.

Pendant ce temps, sa femme est retournée à la ferme familiale, dans la région de Minas Gerais, au Brésil. Abritant autrefois plus de quatre cents espèces, la forêt s’est appauvrie, la terre desséchée et le grand-père, tout au long de sa vie, a vu sa propriété passer de la forêt tropicale au désert aride. Pour cause, le boom économique du pays, la déforestation et la surexploitation de la terre. Face à ce constat, Lélia Salgado a une idée. Replanter des arbres pour retrouver la forêt d’antan. La famille s’y attèle, et toujours dans ce mouvement d’élargissement, le projet prend de l’ampleur, jusqu’à accoucher d’une jungle de 2,5 millions d’arbres, recréant tout un écosystème qui accueille même aujourd'hui des jaguars. 

Pourquoi blâmer Wenders d'avoir filmé ce parcours sous la forme d'une fable écologique, lui reprocher son enthousiasme qui se commuerait en naïveté? D'autant plus que le parti-pris hagiographique est avoué dès les premiers plans du documentaire. Le portrait sera laudatif, Wenders filme son ami. Il retrace sa vie jusqu’à cet infléchissement vers l’écologie comme seule réponse à l’expérience de l’horreur. Le ton de Wenders n’est pas édifiant ni lénifiant; il est lyrique. Et à son lyrisme fait écho celui de Salgado,  nous donnant à voir l’épopée d’un homme au cœur de celle des humains.  


[1] Hágios/ ἅγιος : « saint » et gráphein / γράφειν :  « écrire »
[2] New York Times et Susan Sontag

mercredi 22 octobre 2014

Octobre rouge

© Victor Habchy
           
              Mon amie Emma Greiner qui est une poète, bien qu’elle ne se présente pas comme telle, écrivait l’autre jour cette phrase  […] la nature pourrissante, température douceâtre, un air de la Nouvelle Orléans. Le fleuve, toujours le fleuve. Mots qui non seulement sonnent beau, mais, ont la vertu de mettre le doigt sur quelque chose de fondamental. Sur un rythme qui scande l’écoulement de l’année, temps amorti et inquiet avant l’approche de l’hiver. Bien que ce flux, comme un fleuve,  ait toujours cadencé mon corps, j’ai toujours peiné à comprendre pourquoi le mois d’octobre éveillait en moi un sentiment d’alerte. Je crois que je comprends mieux maintenant.

La nature pourrissante.  « Pourrissante ». Voilà qui mérite qu'on s'y attarde. Derrière l’emploi antiphrastique qui évoque de manière positive le chuintement des feuilles sous les pas, l’humidité orange des sous-bois, l’épaisseur trempée de mousse, on ne peut s’empêcher d’entendre le sens propre du mot, son sang propre, qui fait battre un processus bien moins séduisant. Le pourrissement.
Pourrir, c’est se dégrader, tomber en miettes, comme la feuille qui chute de l’arbre. L’automne c’est le temps des décadences, des glissades. C’est mouillé, ça glisse. On rigole un peu mais ça fait quand-même mal. Car au bout de tous ces affaissements, de toutes ces altérations de feuilles qui virent safran, ocre et même sang, qui se rancissent complètement jusqu'à devenir marronnasses et sales, qui se détachent et tombent, vilains cadavres au sol, rendues à la terre parmi la terre, au bout de tout cela, il y a l’hiver et le froid.

Or, le froid, c’est la mort. L’hiver, morte saison, claquemurons-nous dans les chaumières, ceps de vigne noirs comme os de jambon sec. Viande morte.
                L’automne, c’est l’avant-garde de la mort, l’antichambre du tombeau où se répète le Grand Oubli.
Je n’ai jamais complètement aimé l’automne. Je comprends aujourd’hui mieux pourquoi. Malgré les châtaignes et les premiers feux de cheminée, malgré les rutilances des montagnes et les cèpes gras, l’automne gangrène souterrainement la vie.
                Premières gelées enveloppant les matins de leur suaire blanc, l’on sent bien que la mort est là, tout près. Au bout.
La nature, elle, renaîtra au printemps, fraîche et lavée par les eaux des glaciers, petits ruisseaux  qui chahuteront dans leur nouvelle innocence, dévalant les pentes en rigoles pour mieux étriller les jeunes pousses et les bourgeons. La nature sera en son enfance. Printemps, prime temps. Mais nous, pauvres humains, moins solides que tronc d’arbre ou pierre de torrent, combien d’automnes nous faudra-t-il pour retourner au sol, poussière rendue à la poussière ?
[…] la nature pourrissante, température douceâtre, un air de la Nouvelle Orléans. Le fleuve, toujours le fleuve.
Alors je regarde l’automne par la fenêtre, un cheveu tombe sur le clavier. Blanc. J’écoute un air de la Nouvelle Orléans, un air de funérailles, triste et entraînant à la fois, comme une feuille dans le vent.

Li-pop-gramme



C’est parce que Johnny ne boit jamais d’o
Qu’il l’aime à murir.

mardi 21 octobre 2014

Orange orange

Moi, quand je dis
La Terre est bleue comme une orange
On croit que je suis bourré



http://www.boosterblog.com
 

Lippugramme



Ôtez son r puritain au sucre
Vous verrez
Il suce.

L'oignon



         Ôte ton tailleur Chanel virgule ton carré Hermès virgule ton sac Vuitton virgule ton chemisier Armani virgule ton caraco Aubade virgule ta culotte Chantelle virgule tes escarpins Louboutin virgule ton parfum Balmain virgule ton fond de teint Guerlain point virgule


Ainsi pelée
Petit-Oignon
Il ne te reste plus

Que tes yeux pour pleurer.

La petite souris


Une souris verte
Qui courait dans l’herbe
Il l’attrapa par la queue
La montra à ces messieurs
          - Regardez ma souris verte !
Ces messieurs lui dirent
     - Francis, reprenez donc un Nozinan

Corde au cou


Tiens, un petit cochon
Pendu au plafond
Songea froidement sa femme
En décrochant son corps