mercredi 9 août 2017

Mamie Bianca

© Alexandra Dvornikova

Mamie Bianca
Râpe la lune
Sur ses spaghettis
Quand elle n’a plus de parmesan
Elle boit un peu de nuit
Dans sa tasse à café
Et souffle
Des mots
Tout doux
Des ventres d’ours
Dans notre cou
Depuis là-haut


Couci couça


Il avale
Le gâteau
De leurs nuits
A pleine dent
Et le matin
Gouzi
Gouza
Les cent kilos de cernes
Explosent
En pudding de miettes

C’est merveilleux
Bébé a pris
3 grammes et demi

A eux deux
En revanche
Ils font moins
De cent kilos

Petits calmars
Tout gris
Tentacules
De fatigue

Jane Manson
Raconte
Des conneries

Aimer
C'est
Maigrir un peu

vendredi 30 juin 2017

Pas encore la fin

© Cig Harvey
Ça sent un peu la fin
Les livres qu’on rend
Et les cols qu’on desserre

Ça sent un peu la sieste
Les galets brûlants
Et les tranches de pastèque


Ça sent la fatigue
La confiture
Les au revoir

Ça sent les bientôt
La mer
La poussière sur le pare-brise

Ça sent le pas encore
Lundi chiffon
Mardi chafouin

C’est un peu le fond de la casserole
Le mois de juin
Moitié brûlé
Moitié caramel

lundi 2 janvier 2017

La somme de mes peaux égale l'infini divisé par une virgule


Sharon Sprung
J’ai tant de peaux sur la peau, tant de peaux sous ma peau que je suis devenue cet oignon, amas de chiffons qu’on épluche, fatras de robes incompréhensibles,  où le magma des visages s’incorpore aux vilaines humeurs quand ce n’est pas le jaspe des mensonges qui vernit l’ensemble, et l’on serait tenté, pourquoi pas, d’épouiller cet embrouillamini, de suivre pour ce faire la couture grossière des ans, mais le rapiècement des dermes obéit à des logiques moins linéaires, des passements tout en nœuds, mailles qui s’effilochent, passe-fil de bras contre bras, cuisse contre cuisse, et là-bas,  le dé de porcelaine, enfance immaculée dans les vergers. 

J’ai tant de peaux sur la peau, tant de peaux sous ma peau que je ne suis plus que journal de pelures, ravaudage qu’on pourrait écorner au couteau ;  rognure d’ongles, de cheveux, de sourire, quand ce n’est pas un sanglot qui se tortille, sitôt ravalé, tandis qu’un autre se répand, moire perle à gris d’un deuil que les tissus n’auront pas épongé. Tout autour, tombe, neige sans saison, des miettes cuir, flocons kaki, poils de fourrure,  que les jours qui suivent les jours ont jauni du jaune des vieilles photos. Ils s’amassent en croûte le long de mes jambes et remontent en statue de sel. De temps en temps, ils m’incommodent. Je les craquelle d'un coup d'orteil.

J’ai tant de peaux sur la peau, tant de peaux sous ma peau qu’on pourrait fouir longtemps les laines, malaxer les pellicules, mues, lambeaux, l’ensemble pétri si loin qu’on obtiendrait une sorte de pelote, dans laquelle on plongerait la main sans jamais toucher le fond, à se demander,  ahuri, où est le centre ? N’y a-t-il point un cœur ? Et l’on abîmerait les doigts de plus belle, plus profond, là où la chair s’agrège à la nuit, astrakan des peurs, popeline des cauchemars, d’où l'on n'extirperait, entre le pouce et l'index, qu’une poignée de fils aux contours difformes. On n’attrape pas l'ombre par les cheveux.

  J’ai tant de peaux sur la peau, tant de peaux sous ma peau que j’y perds le fil de mes cicatrices. Alors les tissus flottent, remous de satin quand la joie brille au-dessus, violine des fatigues quand le soir remue dessous. Mais déjà la vue se brouille et le costume finit par se confondre avec le costume, couleur du temps, vêture sobre qui cache les dessous intimes, rose de la mère, bonbon bonbon des amants. Sous ces jupons, on devine la crinoline des désirs qui s’arque-boutent en voussures de rein, mollet, sourcil, lèvres.   Chacun bat d’un minuscule battement, dont on peut  percevoir les échos plus lointains en tendant l'oreille, que l’on prendra d'abord volontiers pour un cœur, mais une fois que la langue, les poumons et l’estomac  seront écartés, on trouvera une sorte de boule de papier, résultat d'une mâche profonde, sans relâche, sur lequel une bave féconde aura brodé J’ai tant de peaux sur la peau, tant de peaux sous la peau que je suis devenue cet oignon, amas de chiffon qu’on épluche...


mardi 1 novembre 2016

Grandes les grands-mères


Tout m'est tombé dessus entre hier et aujourd'hui. Le jour de la fête des morts. Je ne crois pas à une coïncidence. Nous vidons la maison de ma grand-mère maternelle. La maison des vacances, maison des étés avec les cousins. Nous éparpillons ces mois d'août, cône au chocolat-vanille, cabane dans le poulailler et Côte Ouest après la chicorée, entre le garage de mes parents, les maisons des uns et des autres, mais aussi la Petite Ourse, qui est une sorte d'Emmaüs parce que les garages et les maisons de chacun ne sont pas assez grands. Nous sauvons ce que nous pouvons sauver. 

La maison va être vendue. C'est peut-être mieux ainsi. Un couple de Roumains va l'acheter. C'est bien. Ma grand-mère avait les bras grands. Pour sa famille, les amis de la famille, les amis des amis, et elle les ouvrait encore plus loin, pour que tout le monde puisse y rentrer. Il n'y avait pas d'étranger contre sa poitrine. J'ai beaucoup appris en la voyant agir ainsi. Plus jeune, à la mort de sa mère, elle avait tenu un bar. Ça vous instruit vite de tenir un caboulot; un ivrogne est un ivrogne mais c'est un client, et quand un patron vomit sa Suze elle n'est pas moins amère que celle de l'ouvrier. 

Depuis, sa porte était ouverte à tous. C'était tout. Pas de théorie. Et comme par effet de contamination, son esprit aussi. Comme elle avait tapé du poing sur sa table, quand elle avait vu, à la télé, les défilés de La Manif pour tous. Sur la fin, elle disait même qu'elle aimait bien Mélenchon. Parce que les communistes, elle ne les comprenait plus. Et que les socialistes c'était tout bonnement des traîtres. Ils lui avaient volé 30 euros de retraite par mois. Sur 700 ça faisait une semaine de courses en moins. Les gens qui ont connu la guerre savent ce que ça veut dire, une semaine de vivres en moins. 

Le compromis est pour dans une paire de semaines. Le couple qui achète a des enfants. Lui travaille à l'ONF. Cela aurait plu à "Mémé". C'est ainsi que tout le monde l'appelait. "Mémé Piot". Elle était "La Mémé", même pour les amis et les amis des amis. 

Nous vidons sa maison et regardons un peu de notre enfance partir avec elle. Tout le monde est triste. On se le dit comme une confidence, de frère à sœur, mère à fille, mais au repas, quand tout le monde est réuni, on tient le coup, cela sert aussi à ça, la famille, à vous tenir debout quand tout vacille.

On vide la maison de Mémé Piot. Elle est partie il y a un an. Les pompes funèbres n'ont même pas été foutues de graver sa plaque depuis le temps. S'ils savaient comme sa personne excède cette foutue plaque! S'ils savaient comme elle est vivante! Dans chacun de nos repas, chaque passage devant la maison, sur la route nationale, sa silhouette derrière le rideau, imprimée dans notre rétine, et l'on se surprendrait même  à se demander si elle tricote encore ou lit Le Dauphiné. S'ils avaient connu son eau de Cologne, comme elle vous frictionnait la peau, pas de chichi, les enfants, faut que le sang circule, quand on sortait de la douche, s'ils avaient connu le tiroir à pastille, les salades composées, comme elle coupait encore son bois à la hache, à quatre vint dix ans, ils feraient moins les marioles ces couillons. Mais voilà, ce sont des cons, tant pis pour eux. 

Et tandis que nous n'en finissons plus de pleurer Mémé Piot, les enfants dorment à l'étage dans la maison des parents. Je profite de cette sieste pour flâner dans la chambre que j'occupais, adolescente. Dans la bibliothèque, je tente de saisir un peu de ce temps qui s'enfuit. Trois livres atterrissent entre mes doigts.  

Trois livres écrits par Madeleine. Mon autre grand-mère, pas moins adorée. C'est Yves Artufel qui avait édité la majeure partie de son travail. Ses traductions, quant à elles, avaient paru dans une petite maison d'édition aujourd'hui disparue; La Bartavelle. 

Je m'assois en haut des marches de l'escalier et je me mets à lire. Je dis bien "à lire", parce que je croyais les avoir déjà lus. Mais à vingt ans, je n'avais pas vu grand-chose. Madeleine était encore avec nous, bien vivante. Je pouvais profiter du parfum de la poudre de riz qu'elle mettait sur les joues, de son rouge à lèvres et des tailleurs en tweed. Je pouvais l'écouter parler politique avec mon père, raconter les anecdotes sur Giono, Dubuffet ou bien Reiser. Je puisais à la source le bonheur, grandissais à ses côtés, nourrie par la modestie de cette petite femme aussi élégante que cultivée, douce qu'intelligente. Je savourais sa présence immensément tendre de grand-mère sans réellement soupçonner à quel point je côtoyais un personnage de roman. 

Quand Madeleine a disparu, je n'ai plus pu ouvrir ses livres. Plus tard je me suis persuadée de savoir ce qui s'y trouvait.

Et puis hier, tout m'est tombé dessus. J'ai lu pour la première fois les textes de ma grand-mère. 

Ce n'était plus Toussaint ni la fête des morts,  c'était le jour des vivants. J'ai retrouvé Madeleine dans chacune des pages, chacun des personnages, dans toutes les voix des poètes qu'elle a traduits, Yeats, Keats, Lewis Caroll, Byron, Garcia Lorca, Woodie Guthrie, Annabel Lee, Countee Cullen, et surtout, Ferlinghetti, sans parler des allemands, Martin Busch, Brecht, Küchenmeister... Dans des feuillets au milieu des pages, j'ai retrouvé des récits de rencontre avec tel ou tel écrivain. 

Mais surtout, j'ai été frappée de voir à quel points ses combats étaient modernes. Elle avait hérité cet œil de son père, qui lui aussi avait ce sens de l'Histoire. En 36, il avait su que sa place était en Espagne. Il était devenu agent de liaison entre Marseille et Barcelone, apportant son aide à la FAI (la Fédération Anarchiste Ibérique) en exfiltrant des documents, des hommes, des fonds... Pendant la Seconde Guerre Mondiale, il avait épaulé Varian Fry qui écrivit de lui, en dédicace  à l'un de ses livres "to an unsung hero", parce tout cela fut fait dans la plus parfaite discrétion. 

Madeleine aussi avait su avant l'heure quels seraient les combats de ce siècle nouveau. Elle fut une écologiste de la première heure. Dans les années 70, elle organisa même un Festival de l'énergie solaire. Je suis sûre que l'on doit pouvoir retrouver des affiches sérigraphiées par ses soins, sous des piles de livres à la Charmille. Puis elle monta un collectif contre le prolongement de l'A51 dans le pays de Giono, soutenue, entre autres, par Cavanna, William Boyd, Edgar Morin, Vercors... Elle milita contre le nucléaire, le cumul des mandats, les lois Pasqua, s'inquiéta du sort des immigrés, des réfugiés, se heurta (déjà) à l'inertie socialiste, y laissa un peu de sa santé, pour ne pas dire beaucoup, reconnut dans la Finance une ombre fasciste, et ses textes sont, en 2016, lumineux de toute cette clairvoyance, car, cela me brise de le dire, j'aurais préféré qu'elle eût tort.

Aujourd'hui c'est la Toussaint.  J'ai lu tous les livres de ma grand-mère. Et dans le papier que je tiens entre mes mains, c'est tout simplement beau de la sentir encore un peu vivre. Mémé Piot n'écrivait pas mais elle m'a appris la cuisine. Chaque fois que j'ouvre un paquet de farine, je vois flotter son souffle dans le nuage de blé. Grandes mes grands-mères, aujourd'hui je vous donne ces mots en guise de bouquet.

Et pour vous, cette traduction de John Donne (Méditations, from Devotions on Emergent Occasions) que Madeleine avait choisi de mettre en exergue de son recueil Poètes transfrontières, et qui résonne si douloureusement ce soir:

NUL HOMME N'EST  UNE ÎLE

Nul homme n'est une île, autonome. Tout homme fait partie du Continent, est une part du territoire; si une motte de terre est emportée par la mer, c'est l'Europe elle-même qui en est amoindrie, tout comme si cette perte avait été celle d'un promontoire, d'un manoir d'un ami, ou du tien. Toute mort d'homme me mutile, car je suis intégré dans l'humanité. N'envoie donc jamais enquérir pour qui sonne le glas: il sonne pour toi.


 
Photographie de Amy Friend.

Pour ceux que cela intéresserait, voici les références des ouvrages de Madeleine Roux:

  • Poètes transfontières: anthologie, Ed. La Bartavelle, 1989
  • Le prisonnier de Chillon, Ed. Gros Textes
  • Un Luna Park dans la tête, Poèmes, Ed. Gros Textes (traduction de Ferlinghetti)
  • Détour par les montagnes, Ed. Gros Textes, Les Alpes vagabondes.
  • Les lumières de la ville, in Anthologie hommage à la revue "Les Alpes vagabondes"
 

dimanche 30 octobre 2016

Prolégomènes à une pathologie du style


Elle était étendue sur la table d'observation. Sa maîtresse tenait ses mains jointes au niveau du visage, masquant les grosses montures carrées. Le médecin commentait. 

Dès le sacrum, son échine est clairsemée de petits points chétifs, noirs et réguliers, qui criblent le segment des lombaires, traces médiocres mais profondes, qui ne révèlent rien à la biopsie sinon une série de stases pouvant conduire à la paralysie.

- Je suis si inquiète, docteur, je ne la reconnais plus. Elle est moins beaucoup moins vive qu’avant, s’essouffle à chaque pas. 
- Très bien, très bien...
- Nous ne sortons presque plus de la maison. Elle radote. Tenez, hier, j'ai tenté de lui faire prendre l'air. D'habitude, la nature lui fait le plus grand bien. Elle galope et joue à l'acrobate. Mais là, elle a simplement dit J'ai froid. Je suis fatiguée. Rentrons. Les gens sont laids.
-  Le tableau clinique est parfaitement clair. 
- C'est grave Docteur?
-   Votre phrase est malade.
- Incurable?
- Nous allons tenter un traitement.  
- En existe-t-il un?  Je suis prête à tout pour la sauver.
- Je n'en vois qu'un. La virgule.
- La virgule?
- Oui, c'est une technique à la pointe de la Modernité.
-  Mais, risque-t-il d'y avoir des séquelles?
- Je ne vous le cache pas. Elle pourra de nouveau respirer, mais son souffle restera court. Vous l'entendrez haleter J'ai froid, froid, je suis fatiguée, fatiguée, rentrons, oui, rentrons, les gens sont laids, si laids.

...

- Merci, Docteur, au-revoir.
- Au-revoir Mademoiselle Duras.

mardi 24 mai 2016

L'univers entre tes canines



Il suffit que j’aie
Un poème
Sur le bout de la langue
Pour que ma bouche
Devienne une galaxie

C’est tellement
Bon de mordre dedans
Jus d’étoile
Et pépins de nova
Que
Désolée
Désolée
Parfois
J’avale tout
Et ne vous laisse
Grosse impolie
Que trognon de poème

dimanche 22 mai 2016

Nuit liquide



Vincent Beaume


Notre lit est cette barque
Qui vogue sur les eaux
Du fleuve Amour
Vagues de coton
Flots de percale

Chaque nuit
Nous abordons
Des rivages nouveaux

Parfois
S’élève
Une petite tempête

Arrête de ronfler
Tu m’emmerdes

Puis un pied s’aventure
A bâbord
Qui s’amarre
A tribord
Et la navigation reprend
Tranquille

Vois-tu
Le canotage
Est une science
De la négociation
Des corps

Logique comme un arrosoir


Fraises
Radis
Myrtilles
Et un euro

Voilà ce qu'elle a planté
Ma gamine

Parce que
Si l'argent ne pousse jamais
C'est à cause des grands

Ces imbéciles
Le ramassent
Toujours avant



vendredi 20 mai 2016

L'amour Méditerranée

 

A la naissance
De la hanche
Il est un os
Comme une presqu'île
Pour plonger
Au-delà du jour
Là où la cuisse
Rencontre la cuisse
Fragile ressac
Qui donne
A nos amours
Ce goût de mer
Ce goût de nuit

Dernier rigodon avant la mort

Charles Blondin, premier funambule à franchir les chutes du Niagara. 1859.



Il paraît que les escargots
Peuvent ramper
Sans se couper
Le long d’une lame de rasoir

J’aimerais assez
L’heure venue
Avancer lentement
Sur les rebords coupants
De la nuit

Contempler d’un côté
La verte vallée
Des années vécues
Puis tendre mes antennes
De l’autre côté
Et toucher un peu
De l’insondable précipice

Je goûterais ainsi
Une dernière fois
La joie funambule
De l’enfant
Sur le muret
Qui défie le vide
Avant la chute