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Rebecca Louise Law |
En ces premiers jours d’avril, deux amandiers, vieillards à
la barbiche également fleurie, exhibaient un immense pompon rose au-dessus de
leur tronc pourtant parcheminé. Ils avaient passé l’automne et l’hiver
incognito, silhouette marron parmi les ombres brunes, ployé sous le souvenir de
leur virginité quand, lourds des neiges
de janvier, ils avaient pleuré leur jeunesse, et ne voilà-t-il pas qu’ils
retrouvaient leur verdeur et sortaient fier jabot : bouffissure
d’efflorescence en crescendo blanc, ivoire à mauve presque fuchsia, entrelacs
de rameaux comme bas résille, qu’on pique ça et là d’un bourgeon de manchette,
les deux si rondelets et fessus qu’on eût voulu mordre dans leur barbe à papa.
Divins marquis d’avril.
Des arbres, ce furent les premiers à s’allumer, bientôt
rejoints par d’autres qui dessinèrent autour de la maison une piste de bal si
gaie, tache violine du prunus, nacre du pommier, quand ce n’était pas l’ivoire
du cognassier ou les fifty shades of cream
des poiriers, qu’à chaque fois que le Cow-Boy et La Petite Fille ouvraient les
volets, Petit-Biscuit applaudissait.
Puis, comme on déballe un cadeau, la gamine s’écriait Là, un cerisier ! Et effectivement,
au bout de son doigt potelé, on découvrait un nouveau fruitier sauvage qui
constellait avec ses frères la colline fauve de blanc.
En poussant le regard plus bas, des milliers de pissenlits
déroulaient leur piste aux étoiles dans laquelle Petit-Biscuit
s’enroulait : griserie de l’enfant qui dévale la pente, folie des roulades
au cours desquelles fourmis et grillons agrippaient sa tignasse, si bien qu’à
nouveau debout, la tête de l’enfant était ceinte d’une couronne d’herbettes et
de bestioles, digne fille de son père le faune.
Exaltée par les tourbillons elle répétait Ça tourne, ça tourne et fermait les yeux
pour finir de s’enivrer. Car, sous les
frondaisons, le bourdonnement de millions d’ailes affairées remuait les
effluves, bobinant les parfums en ruban pour mieux les mêler aux autres,
hydromel de guêpes et de bourdon.
Sur les talus et autour des troncs, iris, jonquilles,
centaurées, ancolies et coquelicots mouchetaient le monochrome vert. Les fleurs
se tenaient droites, nobles dans leurs robes de printemps.
Les insolentes.
Seulement, les belles avaient la gloriole facile et l’on
aurait eu tort de se contenter de leurs splendeurs affichées. Un peu plus loin
se cachaient des beautés plus fugitives.
Regardez par ici...
Non, enfin, pas par là : que voudriez-vous dire au sujet
de l’orgueilleuse rose aux flonflons héroïques que Ronsard n’ait déjà
écrit ? Non, approchez, faites un pas de côté et écartez les herbes
hautes. Qu’elles sont jolies les discrètes pour qui sait les voir. Bien sûr, il
faut s’enfoncer dans les champs, taper par terre de peur de débusquer une
couleuvre. Mais on ne risque pas grand-chose si ce n’est de tomber sur l’une de
ces modestes qui n’a même pas de nom. Pourtant, qu’elles sont belles ces jupes
en cloche rosée ou ces intrigantes au calice bleu roi ! Hardi les
croquantes, petites sœurs des chardons !
Petit à petit, en suivant leur piste, vous entrerez dans la
farandole des liserons, remonterez le chemin en virevoltes le long des caillasses
et, le sol imitant les vrilles de la vigne, vous ressortirez au niveau de la
boîte aux lettres tout étourdi par cette sarabande aussi fraîche qu’un verre de
blanc.
Enfin, vous finirez ébloui : tache de soleil citron sur
vert phosphorescent. C’est le forsythia qui, incandescent, paillette la butte.
Vous êtes abasourdi.
Rien n’aurait laissé présager autant de folies. Le Cow-Boy et La Petite Fille étaient arrivés en été. Ils ignoraient ces facéties.
Mais déjà ils pleurent leurs premiers émois. Plus jamais ils
ne connaîtront la candeur de ce premier printemps. Les amandiers continueront à
rosir, les liserons à grimper, mais ils sauront où les attendre et, las, auront
perdu la volupté du premier baiser.
Ils pourront toujours planter des bulbes à l’automne, tulipes
et muscaris pour des rondes de printemps. Mais finie la saveur première ;
on opinera du chef avec la satisfaction du professeur qui entend une leçon bien
récitée.
La Petite Fille fait la gueule. Elle a du mal avec la
frustration.
Le Cow-Boy n’aime pas la voir comme ça. Alors il s’est gratté
sa barbe à papa, a réfléchi un moment puis souri. Du galop d’un bouc il a couru
au garage en riant. La Petite Fille avait sagement étiqueté les caissettes de
bulbes et les enveloppes de graines. Il a tout arraché. Tout mélangé, vilain
satyre.
Un coup de dé jamais
n’abolira le hasard : viens, gamine, on va tout semer aux quatre
vents !
Il venait de les sauver de la monotonie.
A eux les infinis étourdissements ! Les pigments
d’aventure, de ceux qu’aucune main n’a ordonnés. Ils n’en ont pas fini avec les
beautés farouches, figures de gitan, un peu comme celle du Cow-Boy, qui, par un
petit matin de printemps, s’est réveillé en faune.
Pour les autres épisodes, c'est ici:
Ce qui reste
La victoire de Dionysos !!! Un magnifique texte !
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