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©Leonid Tishkov |
Il y a la piscine
qui pue le plastique sous le soleil, son odeur de chlore et les insectes qui
dérivent à sa surface, taches noires au milieu du bleu turquoise, parfois
entourés par des cercles nacrés, arc-en-ciel de crème solaire.
Pourtant, malgré
l’indice cinquante, Petit-Biscuit a les fesses écarlates en sortant de l'eau – Bon
sang, pourquoi tu ne lui en a pas mis sur le cul ? grogne le cow-boy-
et le ventre de la petite fille se serre, bombardé par des images sinistres, de
celles qui ont enkysté sa mémoire depuis qu’elle feuilletait en cachette,
enfant, les magazines médicaux du Capitaine.
Sur les
gros-plans, des peaux cloquées, aux granulations buboniques si bouffies que
l’on eût dit dos de crapaud, mais le contour rosé des indurations ne laissait
aucun doute : il s’agissait bien de chair humaine, bras ou intérieur de
cuisse, on ne pouvait le savoir, car le cadre se resserrait méthodiquement sur
les stigmates, laissant les tissus rongés, aux reliefs tantôt rouge gaufré,
tantôt veinés de bleu, quand une gibbosité ne venait pas jouer au raisin
sec sur le dessus, saturer toute l’image, si bien que la petite fille devinait
qu’il s’agissait de forces terribles, capables de consumer un corps entier, de
le réduire à une photographie de carcinome basocellulaire, carcinome
spinocellulaire, ou mélanome, autant de mots aux consonances
tentaculaires que la petite fille pouvait lire dans les légendes
et qui glaçaient son sang, le faisant couler en onde de choc le long de sa
colonne vertébrale, jusqu’à ce qu’il percute son sacrum à la faire chialer pour
finir par transpercer son coccyx de terreur.
S’installèrent
ainsi dans son ventre des craintes tenaces, qui creusèrent des nids caverneux, dont
l’évolution, phénomène rare, ne suivit pas la
décrue habituelle des peurs enfantines qui s’amenuisent avec l’âge, à l’image du noir ou du loup, tant s’en faut, puisqu'elles se développèrent et
se fortifièrent en même temps que sa poitrine se gonfla, parvenant ensuite à la
faire suffoquer, adulte, au moindre coup de soleil de Petit-Biscuit.
L’apercevant
blanche comme cierge, le cow boy soupire.
Encore ta peur du
crabe ?...
La petite fille ne
répond pas, en proie à des images hideuses.
Mais maman, les
crabes ça vit dans la mer ! raille Petit-Biscuit.
Heureusement, la gamine
n’a jamais lu Le Concours médical ; pas d’inquiétude de ce côté-là, le
cow-boy n’est abonné qu’à des magazines sur les pédales de guitare. Il n’y aura
pas de Crabe-Géant pour la petite. C’est bien. D’autres démons hanteront ses
nuits noires. C’est ainsi.
Mais laissons la nuit à la nuit, et le soleil reconduire les crabes sous les rochers
pour assommer ensuite les esprits. Le canapé sur la terrasse n’a pas vocation de divan.
Le cow-boy l’a bâti si massif et doux qu’il vous accueille comme bras de
marin, robuste et tatoué.
Là, tout doux,
voyez comme déjà vous vous assoupissez.
Une heure plus
tard, on vous verra émerger d’un sommeil équatorial, la gueule en enclume et la
peau gaufrée par le soleil – Bon sang, pourquoi est-ce que j’ai pas mis de
crème solaire ! Vous connaîtrez un
instant la morsure cruelle des crabes géants qui peuplent les cauchemars de la
petite fille. Cette dernière
vous observera, bien à l’ombre, sous l’acacia et son chapeau de paille, en
réprimant un sourire.
Petite conne.
Heureusement, le
soir tombe et le soleil se couche. On va pouvoir ranger les tubes de
crème. Tant que t’es dans
la salle de bain, descends le 5 sur 5, les moustiques attaquent… C'est le cow
boy, depuis le hamac.
Carcinome,
mélanome, crabe, chlore, cloque, moustique…
L’été a des dents, gueule agressive.
Demandez aux
pompiers si les vacances fleurent le sable et le monoï. Ils en auront plein la
bouche des remugles de sueur et de carbone, de fer cramé - désincarcérations- et d'éther - chocs anaphylactiques. le pompier a le nez pris: déshydratation,
hydrocution, coma éthylique, coma tout court ou comma anglais en guise de
virgule à l’infini.
Décidément, quelle
saison outrecuidante – outrecuisante, ironise le cow-boy qui n’a pas
avalé le coup de soleil.
Il faudrait leur
dire, à ces gens qui boursouflent la plage comme ganglions au soleil, de
rentrer chez eux, de ne plus fatiguer le ventre des Boeings qui se meurent
d’indigestion. Il faudrait leur dire que l’été est bien trop clinquant pour
leurs peaux de velours. Qu’excédant le baroque, il pue le style pompier –moi
j’aime bien les hommes en uniforme, glisse un peu salace Madame Juillet, de sa
maison où les colonnades néo-antiques soutiennent un barbecue énorme. Encore une merguez
ou une chipo ? demande son mari, Monsieur Août, de sa voix vulgaire, immatriculée
13. Ca va aller merci,
je suis un peu out.
Du gras coule le long des péristyles. En été, ça déborde. Ventres au bord de l’eau comme flanc de bélouga, boulimie de théâtre et de musique, de rosé, de glaçons, d’Avignon, de Montreux, de Bayreuth… Voilà, on est en Bavière où les Weißwurst baignent dans leur suif. L’été, c’est le banquet, l’hallali. La vie au carré. Jusqu’à l’écœurement. Jusqu’à l’épuisement. De toute manière, fin août, on n’aura plus un rond. Dos rond du chien qui courra se cacher dans son panier après avoir bâfré le gigot.
Du gras coule le long des péristyles. En été, ça déborde. Ventres au bord de l’eau comme flanc de bélouga, boulimie de théâtre et de musique, de rosé, de glaçons, d’Avignon, de Montreux, de Bayreuth… Voilà, on est en Bavière où les Weißwurst baignent dans leur suif. L’été, c’est le banquet, l’hallali. La vie au carré. Jusqu’à l’écœurement. Jusqu’à l’épuisement. De toute manière, fin août, on n’aura plus un rond. Dos rond du chien qui courra se cacher dans son panier après avoir bâfré le gigot.
Les papillons ne s’y trompent pas qui
s’affolent et se cognent contre la baie vitrée. Quand ils parviennent enfin à
rentrer, ils vrombissent autour de l’ampoule. Aveuglés, ils s’y cognent.
Personne n’a jamais pensé à y mettre un abat-jour. Et puis, quand on y songe,
quelle idée d’abattre le jour…Pourtant, en été, le soleil est presque trop éclatant. D’une crudité
insoutenable. Regardez comme la pastèque sanguinole, jusqu'à jaunir, ocre, citron, poussin. Le soir tombe.
Le cow boy regarde
la petite fille en souriant. Il a allumé la
lanterne dans l’acacia, au-dessus de la table en fer. Quelques papillons
de nuit se mettent à voleter autour du globe en verre, mais aucun ne se cogne.
Leur ronde ourle les lèvres de la petite fille qui voit déjà s'esquisser un
texte dans leur poussière veloutée. Charme démiurgique
des soirs d’été. Car, quand le
monde entier daigne enfin se taire, le feuillage des chênes au-dessus de
l’acacia frange l’outremer des nuits, découpant dans le ciel un théâtre d’ombre.
Telle un phare, la bougie étoile les heures à venir, promesse d’enfantement.
Là-bas, au fond de la vallée, le murmure de l’autoroute s'étouffe pour
laisser place au bruissement invisible.
La petite fille
ouvre son ordinateur et se met à écrire.
Il y a la piscine
qui pue le plastique sous le soleil, son odeur de chlore et les insectes qui
dérivent à sa surface, taches noires au milieu du bleu turquoise, parfois
entourés par des cercles nacrés, arc-en-ciel de crème solaire…
La
flamme vacille, et dans la pénombre on ne sait plus qui du texte ou de la
réalité fond comme cire dans le feu. Peut-être est-ce Obéron qui nous
souffle de lever les yeux au ciel, car là-bas, près de la Lune on peut
apercevoir La nébuleuse du crabe, animal
de gaz et de poussière qui berce l’espace d’une lumière bleutée, phare interstellaire ou plus modestement loupiote contre les cauchemars.
Pour les autres épisodes, c'est ici:
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